Etre Noir en Europe – To be Black in Europe

Magatte Mbengue – Revue Multitudes

Samedi 26 novembre 2005, le vol Iberia 6971 arrive ‡ 10h07 ‡ Madrid en
provenance de Dakar, SÈnÈgal. Je sors de l’avion, en haut de la
passerelle, un policier espagnol, ‡ qui je tends mon passeport, car l’hÙtesse de
l’air nous avait indiquÈ de tenir nos passeports dans la main. Le policier
prend mon passeport y jette rapidement un coup d’*il, et le met dans sa poche
dÈj‡ dÈbordante d’autres passeports, sans me dire bonjour ou quoi que ce
soit. Je lui demande en anglais s’il ya un problËme il me rÈpond ceci : ´ Autobus de transit ª, en m’indiquant le bus garÈ en bas de la passerelle. Je lui dis ´sorry ª sa rÈponse fËšt la mÍme avec un ton d’Ènervement. Aucune explication.
Je descends et monte dans le bus. Ce mauvais traitement, discourtois et sans
explication m’agace. J’envoie un sms pour dire qu’on a confisquÈ monpasseport. AprËs cinq minutes, le policier monte dans son vÈhicule, une Renault Kangoo blanche. Elle dÈmarre et le bus suit derriËre. ArrivÈ dans le hall de l’aÈroport, je croise un gars avec qui j’ai pris l’avion ‡ Dakar.
Comme moi, il est Noir, comme moi, il a un passeport franÁais, comme moi, on lui a confisquÈ son passeport. Je dÈcouvre alors ‡ ma grande surprise que presque tous les Noirs, ont vu leurs passeports confisquÈs. Je suis choquÈ et dis ‡ mon compagnon de voyage, que je vais protester, car la police
n’a pas le droit de retirer nos passeports sans motif, ni explication, et s’il doit y avoir un contrÙle, il doit s’appliquer ‡ tous et dans les mÍmes conditions. Il ne doit pas y avoir un contrÙle pour les passagers blancs, et un autre pour les passagers noirs.
Les personnes, toutes noires, en majoritÈ africaines, ‡ qui on a confisquÈ le passeport, sont parquÈes comme du bÈtail, autour d’un banc ‡ une dizaine de mËtres du guichet de contrÙle de la police des frontiËres.
Je dÈcide de me prÈsenter au guichet, rÈservÈ aux ressortissants de l’union europÈenne, et de ne pas attendre avec le groupe des ´ confisquÈs ª. ArrivÈ au guichet, je dis au policier que son collËgue a retirÈ mon passeport et je lui prÈsente ma carte d’identitÈ. Je lui dis que je reste l‡ et que son
collËgue doit me ramener mon passeport, ici.
Il s’Ènerve sort du guichet et voulant m’attraper, je lui dis de ne pas me toucher. Il insiste m’attrape, je me dÈbats. Arrivent alors au moins quatre de ses collËgues, l’un d’eux a une matraque. Ils sont ÈnervÈs et crient forts. Ils m’attrapent, m’insultent et m’emmËnent violemment vers leur
bureau situÈ dans le fond du hall de l’aÈroport, sur la droite du banc o˘ ont ÈtÈ parquÈs les ´ confisquÈs ª.
Je me dÈbats, je leur demande d’arrÍter, je rÈsiste, ils sont quatre, je m’accroche ‡ tout ce que je trouve sur mon passage. Ils me poussent toujours trËs menaÁants, et continuent ‡ m’insulter. Je reÁois des coups dans le dos. On me pousse en face de moi, il ya un grand poteau mÈtallique gris,
pour Èviter de le cogner avec ma tÍte, je pose mes mains dessus et j’essaie
de m’y accrocher. Les policiers enlËvent mes mains. Ils me poussent encore, je
reÁois encore des coups dans le dos. On arrive presque devant leur bureau. Ils me plaquent devant une porte vitrÈe, ouverte. Je reÁois des coups de poings. Un coup de matraque dans la nuque. Ils sont de plus en plus violents, ils sont de plus en plus ÈnervÈs et plus nombreux. Une femme
policier frÍle, les a rejoints, elle aussi est trËs remontÈe, elle m’insulte.
On me pousse dans le bureau, ‡ prÈsent, la femme est en face de moi. Elle
est aussi agressive. Tout le monde est ÈnervÈ. Je suis trËs choquÈ par tant
de violence verbale et physique. On me dit de me taire, sinon on me renvoie dans mon pays, ‡ Dakar. Mon passeport est sur le bureau, j’entends un policier dire que j’habite ‡ Paris.
Je m’aperÁois que je saigne de la main droite, le sang coule par terre. Je leur dis ´ regardez ce que vous avez fait, regardez, je saigne ! Personne ne semble s’en soucier. Un policier ramasse ma montre, me la remet. AprËs cinq minutes un vieux policier sort un rouleau de papier toilette, et me le tend
pour que j’essuie ma main qui saigne de plus belle. Je refuse et leur
dis que je veux contacter le consulat de France. On me dit de faire ce que
je veux, on m’insulte encore. Le policier assis devant l’ordinateur commence ‡ parler franÁais, je lui fais : ´ ah bon vous parlez franÁais ª, il rÈpond : ´ oui ª. Un autre policier prend le tÈlÈphone situÈ ‡ l’autre bout du bureau, il parle d’un passager Ètranger et me tend le tÈlÈphone ; avant
que je prenne le tÈlÈphone, il me dit que c’est un interprËte. L’interprËte
me demande alors si j’ai le visa pour entrer en Espagne. Je lui rÈponds
que j’ai un passeport franÁais.
Il me demande de lui repasser le policier. Mon passeport et mon billet sont
‡ prÈsent posÈs sur le bureau, ‡ cÙtÈ de moi. Je demande au policier
qui contrÙle les passeports ‡ l’ordinateur, si je peux les prendre. Il me
dit oui et me fait signe de partir. Je suis surpris, Èc*urÈ, et dÈgoutÈ…
En fait on m’a battu, violentÈ et insultÈ pour rien. On ne me reproche rien.
Sinon d’Ítre Noir, et d’avoir demandÈ qu’on me traite lÈgalement et avec un
minimum de respect. On me reproche d’avoir dit qu’on n’avait pas le
droit de me contrÙler de cette faÁon.
Mais pour les policiers, un passager Noir d’un vol en provenance
d’Afrique, n’a aucun droit et encore moins celui de protester quelque soit la
faÁon avec laquelle il est traitÈ, il doit se taire.
Je sors et me dirige au guichet, il y a un nouveau groupe de passagers
fraÓchement dÈbarquÈs qui font la queue. Je contourne la file et me
prÈsente au policier, celui qui m’a le premier attrapÈ. Je lui dis Ètant donnÈ
que ses collËgues avaient procÈdÈ ‡ la vÈrification de mon passeport,
qu’ils l’avaient examinÈ sous toutes les coutures. Je peux passer sans refaire
la queue. Il m’intime l’ordre de me mettre dans la file. Je m’exÈcute.
Dans la file, une qui Ètait derriËre moi, voyant ma main qui saignait me
propose un mouchoir en papier. Je lui dis merci, et lui dit que c’Ètait le travail
des policiers espagnols, car tout en me tabassant et m’insultant, ils
s’obstinaient ‡ me dire qu’ils faisaient leur boulot.
J’arrive au guichet, je prÈsente mes papiers. Le policier les regarde
et me les rends, par dÈgoËšt, j’essuie ma main sur le comptoir. Le policier
s’Ènerve et sort menaÁant et violent comme la premiËre fois. Ses
collËgues arrivent, ils sont six peut-Ítre huit. Ils m’attrapent, je me jette par
terre. Ils m’attrapent par les bras et les jambes, devant au moins
cinquante personnes, les coups pleuvent, direction le bureau encore une fois,
arrivÈ dans le bureau, ils me jettent par terre, je me manque de cogner le bas
du bureau, ils m’entourent en demi cercle. Ils m’insultent et me menacent.
Je suis trËs choquÈ, je ne dis rien. L’un deux allait m’Ècraser les
parties gÈnitales. Je ferme mes jambes. Je suis trËs choquÈ. Je demeure
silencieux. Mon silence les dÈsarÁonne. Ils finissent par se calmer. Ils me
demandent de partir, sur un ton trËs menaÁant, ils me font comprendre que s’ils me
reprennent Áa va mal aller.
Je sors, je refais la queue et je me dirige vers le guichet Iberia, mon
passeport et mes billets sont couverts de sang, je les prÈsente ‡
l’agent Iberia. Voyant le sang, il se lËve, chercher quelque chose pour
s’essuyer. Il parle ‡ une de ses collËgues, peut-Ítre sa supÈrieure. Il sort du
local, revient et me dis de prendre le bus, le mÍme qui m’avait ramenÈ l‡. Je
me dirige vers la sortie, le bus attend. A cinq mËtres de la porte, un
agent du service d’information de l’aÈroport que je n’avais pas vu,
m’interpelle. Il veut voir mon passeport et ma carte d’embarquement. Je lui tends mes
documents trempÈs de sang. Il est surpris. Il me demande ce qui s’est
passÈ. Je lui raconte. Il est maintenant choquÈ. Il me propose d’aller dans
les toilettes pour me nettoyer la main. Je le remercie et lui dis que je ne
voulais qu’une chose : partir d’ici. Voyant ma main qui saignait
davantage, il me dit que je ne peux pas partir comme Áa. Il me demande d’attendre.
Il
s’occupe de quelques passagers. Il prend son tÈlÈphone et appelle. Il
me
fait asseoir et m’explique qu’il a appelÈ le service mÈdical de
l’aÈroport
qui va bientÙt arriver. Il est Èmu et choquÈ par ce que je lui ai
racontÈ.
C’est la premiËre personne, depuis maintenant prËs de trois quarts
d’heure
que dure mon calvaire qui me manifeste un peu d’humanitÈ. Je suis
touchÈ par
son attitude. J’attends.
Au bout de dix minutes, les secours arrivent. L’infirmiËre regarde ma
main,
me demande avec quelle compagnie, je voyageais. Je lui rÈponds : ´
Iberia ª.
Elle me pose une compresse sur la plaie, et me demande d’appuyer fort.
Elle
tÈlÈphone ‡ Iberia, fermement et de faÁon autoritaire, elle exige qu’on
lui
envoie un chauffeur et un fourgon pour nous transporter ‡ l’infirmerie.
J’Ètais soignÈ et on m’a dÈlivrÈ un certificat mÈdical. On m’a
conseillÈ de
faire un vaccin anti tÈtanique, dËs mon arrivÈe ‡ Paris.
J’Ètais avec un jeune franÁais Noir, lui aussi, qui devait prendre
l’avion ‡
15h20.
Par Magatte Mbengue.
Mise en ligne le vendredi 2 dÈcembre 2005
© 2005 Revue Multitudes

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